Louise RoullierIl était une fois une jeune demoiselle en entretien d'embauche, pour un emploi ennuyeux mais rémunérateur. Il fallait des diplômes : elle en était bardée ; on la confronta à plusieurs tests : elle les réussit ; enfin, arrivée devant le chef d'entreprise en personne, elle eut à répondre à une question difficile.
— Décrivez-vous, lui dit le patron. Donnez-moi des adjectifs qui correspondent à votre caractère, dix positifs et dix négatifs.
La jeune fille fut fort embarrassée. Elle détestait se présenter elle-même et une liste d'adjectifs lui paraissait le pire moyen de décrire un être humain réel, jamais fixe, toujours en évolution. Enfin, elle se lança : elle essaya de résumer des traits récurrents de son existence, pendant que le patron notait d'un air sévère des mots simplistes dans les colonnes d'un tableau. Or, la colonne réservée aux adjectifs dépréciatifs se remplissait vite, et la jeune fille s'inquiéta. Est-ce qu'elle donnait une trop mauvaise image d'elle-même par excès de modestie ? Alors, voulant se rattraper, elle sortit ce qu'elle croyait être son meilleur atout :
— Je suis très créative, affirma-t-elle avec assurance, et j'ai un tempérament artiste.
Le patron nota, imperturbable, « artiste » parmi les traits de caractère négatifs.
Cette demoiselle, Louise Roullier, ne garda pas cet emploi-là très longtemps. Il faut croire son côté créatif la rendait impropre à tout travail qui ne soit pas marginal.

Après cinq ans d'études en Lettres classiques (langues et littératures française, latine et grecque), où on lui demanda régulièrement avec des yeux ronds : « Mais à quoi ça sert d'étudier ça ? », Louise a pris l'habitude de la marginalité. À chaque instant de sa vie, elle cultive généreusement son incapacité à faire comme tout le monde. Fanatique d'idiomes oubliés, de mythologies auxquelles on ne croit pas, d'auteurs que nul ne connaît plus, elle est capable de vous avouer son amour sans réserve pour des ouvrages aux noms étranges, telles Les Dionysiaques de Nonnos de Panopolis (si vous avez fait « heiiin », c'est normal). Et ses amis sont épuisés de l'entendre leur asséner le récit de légendes grecques obscures. Reconvertie dans les métiers du livre où elle prépare un Master, elle espère utiliser ses futures nouvelles compétences pour découvrir des talents cachés et des auteurs méprisés – des gens que tout le monde ne lit pas.
Même la maison de ses rêves ne ressemblerait pas à celle des autres : la pièce principale serait une bibliothèque où, à côté d'un Tolkien lu et relu sept fois, ne trônerait pas de Marc Levy, mais de l'Ovide, du Balzac, du Murakami, du Giono, du Chrétien de Troyes... Dans la cuisine, les paquets entassés dans ses placards déborderaient de thé Assam, sa seule drogue connue. Dans le living-room, une chaîne Hi-Fi diffuserait à longueur de journée des groupes de musique pop underground, nord-irlandaise de préférence. Une guitare et un plateau de go lui serviraient, l'une à dépenser sa mélancolie les soirs de janvier, l'autre à se triturer le cerveau les week-ends de Pâques. Elle aurait un jardin superbe qu'elle n'aurait aucun mal à entretenir (hem) et y élèverait cinq chats, minimum.
En attendant d'obtenir ce chez-soi parfait, du haut de ses 23 ans, Louise fourmille de projets : lire tout Balzac, traduire toute la poésie latine, faire le tour du monde des sites gréco-romains, adapter toute l'Odyssée en BD, raconter toute la mythologie grecque, écrire des romans, des nouvelles, des poèmes, des pièces, écrire des légendes, écrire de la fantasy, écrire des romances. Créer, en tout cas, assez pour qu'un jour, elle puisse marquer « artiste » dans la colonne « Positif ».

Louise tient plusieurs blogs, dont le fameux Histoires-mythiques, qui vous fera découvrir d'autres légendes grecques méconnues dans le style des Conseils de drague du dieu Poseïdôn :

 

Lil Esuria | SoFee L. Grey | Louise Roullier | Apocalypse !